>> Des îles ventées, dont la ressource principale a longtemps été la pêche, vivent aujourd’hui une renaissance grâce au tourisme
Pour celui qui a connu les Penghu d’hier, le contraste saute aux yeux dès l’arrivée à l’aéroport international de Makung, inauguré il y a tout juste deux ans. Dans le centre ville, le changement est encore plus flagrant. Makung, la ville principale de l’archipel, est deux ou trois fois plus étendue qu’auparavant. Les vieux chemins de terre ont laissé place à de larges routes goudronnées. Les ports de pêche prennent des allures de sites touristiques tournés vers l’industrie des loisirs. Le Port n°2 en est un bel exemple : un drôle de bâtiment en forme de bateau y a été édifié et, non loin, une fontaine projette ses jets d’eau sur des accords romantiques. A proximité, s’élève un café de la chaîne Starbucks – il vient juste d’ouvrir –, signe évident des changements en cours. Le quai Shui-an, encore déserté il y a peu, a lui aussi été rénové. On inaugure le vingt-et-unième 7/Eleven de l’archipel, le premier détenant encore aujourd’hui le record des ventes de la chaîne au niveau national. Même succès lors de l’ouverture du premier resto-rapide McDonald.
Un peu d’histoire
Cette modernisation tardive des Penghu est en partie due à la situation géographique de l’archipel. Avec l’éloignement de Taiwan, tout vient plus lentement, comme un écho lointain. Même les quotidiens ne sont livrés qu’en milieu de matinée. Et si, en raison de la météo, les vols sont suspendus, alors l’archipel se retrouve de nouveau plongé dans la solitude.
Vu du ciel, l’archipel des Penghu, situé au large de la côte sud-ouest de Taiwan, ressemble à une poignée de perles perdues au milieu d’une vaste étendue bleue. Il s’étend sur une aire de 127 km2 et abrite environ 90 000 habitants.
La taille de la population y a varié au fil des siècles. Les Penghu sont passées sous domination de la Chine il y a quatre siècles, mais le premier occupant célèbre fut Kubilai Kahn qui, en 1281, s’y replia avec ses troupes après avoir été repoussé par les Japonais. Jusqu’au XVIIe s., d’ailleurs, les Penghu ne restèrent qu’un simple avant-poste militaire. Peu fertiles, les îles subirent néanmoins souvent les razzias des pirates, et l’administration impériale fit peu d’efforts pour les développer. Jusqu’à aujourd’hui, la plupart des habitants des Penghu sont des descendants de natifs des régions de Zhangzhou et de Quanzhou, dans la province du Fujian, en Chine, arrivés durant les dynasties Ming et Qing.
A partir de 1945, la population a augmenté sensiblement pour atteindre 121 000 habitants en 1969. Puis vint le déclin. D’abord apparut le chômage dû à la raréfaction du poisson décimé par les techniques de pêche intensive. Cela poussa les jeunes à s’embarquer pour Taiwan où florissaient alors des industries d’exportation nécessitant une main-d’œuvre abondante. Et dans les années 90, le contingent de soldats assigné sur l’archipel commença à diminuer. Ce fut la fin d’une époque.
Exode rural
Si pour le simple touriste, il est facile de détecter les changements en cours, ceux-ci sont d’autant plus flagrants pour la population locale qu’ils influencent le sens des valeurs et les comportements.
A la belle saison, le sable immaculé des petits îlots de l’archipel attire les vacanciers en masse.
Pour Tsai Fu-sung [蔡福松], un professeur à la retraite originaire de l’île principale de Penghu, le mode de vie des habitants s’est radicalement transformé. Auparavant, outre la pêche, la plupart travaillaient aussi aux champs du matin au soir, coupés du reste du monde par la force des choses.
A présent, il n’y a plus guère que les personnes au-dessus de cinquante ans pour travailler la terre.Tous les jeunes sont partis chercher du travail à Taiwan, et ceux qui sont restés préfèrent tenir un commerce. L’agriculture ne les intéresse pas le moins du monde, ils ont oublié ce que dépendre de la nature pour survivre veut dire.
L’une des conséquences de cette évolution est l’apparition d’un fossé entre riches et pauvres – ainsi que l’augmentation des cambriolages et des vols à la tire. Alors qu’il y a quelques années encore, les maisons restaient ouvertes à tous les vents, aujourd’hui les pertes sont fermées à double-tour.
Tout comme Lin Wen-chen [林文鎮], actuellement en train de compiler toute une documentation sur les Penghu, beaucoup déplorent la dégradation de la qualité de vie. Autrefois, on construisait la demeure qui abriterait les trois générations suivantes. Or, actuellement, les pouvoirs publics offrent une prime de 20 000 dollars taiwanais pour la destruction des bâtisses qui menacent de tomber. Hélas, quantité d’anciennes demeures familiales pleines de charme ont ainsi disparu pour laisser place à de nouvelles constructions en béton. Il ne reste plus dans l’archipel que cinq résidences de style traditionnel. Toutes les cours où l’on se plaisait à converser pendant des heures ont disparu !
Trois barrières
L’autre conséquence des changements survenus dans l’archipel, ce sont les dommages certainement irréversibles infligés à son environnement.
L’ancien nom chinois de l’archipel était Xiying, qui signifie « Océan de l’ouest ». Les Portugais le baptisèrent Pescadores – les îles des Pêcheurs. En effet, depuis toujours, on y était pêcheur de père en fils. Arrivèrent les années 80 et avec elles la mauvaise habitude de pêcher au poison, puis dix ans plus tard, l’usage extensif des drèges. Il ne fallut pas bien longtemps pour que les fonds marins alentours se retrouvent quasiment dépeuplés.
Les Pescadores – l’ancien nom des Penghu – ont toujours vécu de la pêche. Cela pourrait changer avec l’ouverture attendue d’un casino.
Autre facteur de destruction écologique, ce qu’on appelle là-bas les « trois barrières » : les brise-lames, les murs de protection qui bétonnent les bords de mer et les murets enfermant les propriétés privées, qui furent construits il y a bien longtemps afin d’amoindrir les effets des bourrasques. Les deux premiers ont eu un impact désastreux sur l’écosystème du littoral. Non seulement ils ont coupé les habitants de l’archipel de la mer, mais ils ont en plus contribué à augmenter la température des eaux littorales, entraînant un appauvrissement de la faune et de la flore sous-marines. Penghu compte 70 ports et, entre eux, s’étendent 40 km de façades de béton. Pour Hung Kuo-hsiung [洪國雄], un membre de l’Association Penghu Zooxanthellae, qui travaille à la protection des algues symbiotiques vivant sur les récifs coralliens, ces brise-lames ne sont pas utiles car, de toute façon, lorsque la marée atteint l’intérieur de la baie que forment les îles, elle a déjà perdu de sa force. D’après lui, il est temps de restaurer le milieu marin et d’exposer de nouveau les côtes au grand large.
Penghu dans la journée
Le tourisme est en passe de remplacer les deux industries moribondes que sont l’agriculture et la pêche. Si dans les années 60 les visiteurs étaient essentiellement des pèlerins qui venaient prier au temple de Tianhou, après le décollage économique de Taiwan, l’archipel devint une destination touristique très populaire. On y venait surtout pour admirer le paysage. Depuis les années 90, ce surtout les jeunes tournés vers les sports aquatiques tels que le surf ou la plongée qui choisissent d’y passer des vacances.
Malheureusement pour les Penghu, aucune véritable mesure ne fut prise pour réduire l’impact de ce tourisme de masse sur le long terme. Dès le début, les tours opérateurs taiwanais ont dominé le marché, ne laissant que 45% des revenus du tourisme à la population locale. Cela ne fit qu’exacerber la concurrence et déclencha une guerre des prix. Des conditions qui ne permirent pas de développer une politique touristique adéquate dans le respect de l’archipel et de ses habitants ni de mettre en valeur le caractère des Penghu. Comme le fait remarquer Hung Kuo-hsiung, les Penghu sont dotées de reliefs basaltiques tout à fait particuliers. Leurs eaux peu profondes et leurs récifs coralliens abritent une faune et une flore très riches. Mais les habitants des Penghu n’en ont peut-être pas conscience et ne savent pas comment protéger et apprécier ce patrimoine.
Un exemple : dans les années 90, on installa des déambulatoires dans la mer afin de permettre aux touristes de patauger dans l’eau le long de la côte, une activité très en vogue à l’époque. Or, ce piétinement constant entraîna des dépradations du littoral et au bout de trois ans, tous les poissons avaient disparu le long de ces « chemins ».
Ecotourisme
Ces dernières années, l’Association Penghu Zooxanthellae a commencé à promouvoir une autre forme de tourisme, le seul qui puisse tenir sur la durée. On encourage les visiteurs à découvrir et comprendre la nature qui les entoure. On regarde, on observe, on photographie, mais on n’emporte rien avec soi, si ce n’est des photos et des souvenirs.
Une des caractéristiques de Penghu, ce sont ces pièges à poissons construits sur une période de plus de 200 ans à partir de blocs de basalt et de corail. Du ciel, cela ressemble à une « grande muraille » dans la mer. L’un d’eux, en forme de cœur, donne à l’île de Chimei, où il se situe, un petit air romantique. Penghu recèle aussi des formations de basalt et de roches éruptives aux formes assez surprenantes. Tout ce patrimoine pourrait former une base sur laquelle développer l’écotourisme.
Dans la même lignée, l’Atelier culturel de Penghu a coopéré avec les autorités locales pour mettre en place un projet pilote de zone de protection écologique sur la péninsule de Fengkui. De nombreuses activités ont été organisées autour de ce projet pour que la population locale prenne conscience de la nécessité de protéger le littoral. Une exposition a par ailleurs été présentée à l’Office du tourisme de l’île de Chipei pour expliquer la construction et l’utilisation des pièges à poissons, tout en les remettant dans leur contexte culturel.
L’authenticité d’abord
Les marées se succèdent et les temps changent, on ne peut que se plier à ce processus implacable. Mais quoi qu’il arrive, une chose est sûre : il est fondamental de préserver l’authenticité de l’archipel.
La petite taille de l’île s’avère d’ailleurs un obstacle aux réformes. Ici, tout le monde se connaît, et on se retrouve vite pris dans un labyrinthe de relations familiales, amicales, professionnelles, etc. – une pression énorme. Lorsque l’on souhaite entreprendre quelque chose, il faut savoir prendre de la distance, parfois même par rapport à sa propre famille, sinon rien n’est réalisable. La richesse et la beauté du patrimoine de Penghu sont désormais entre les mains de ses habitants, et c’est d’eux que doit venir la sagesse qui permettra de donner un avenir à ces rochers de basalt et de corail. ■
Huit ans à Penghu
Une interview de Lai Fong-wei, chef du district de Penghu
De quoi êtes-vous le plus fier à l’issue de ces huit années de mandat en tant que chef du district de Penghu ?
Lai Fong-wei : Peut être est-ce d’avoir redonné toute leur fierté aux habitants. Durant ces huit années, je me suis démené pour améliorer l’image de l’archipel. Nous avons même réussi à nous hisser à la deuxième place dans une enquête sur les communes où les Taiwanais se sentent le plus fiers de résider [l’enquête est parue l’année dernière dans les quotidiens China Times et United Daily News]. Le district a aussi été désigné comme celui où la vie est la plus agréable dans la partie sud de Taiwan [une étude publiée dans le mensuel CommonWealth], ainsi que le meilleur endroit pour élever des enfants [Reader’s Digest de juin 2005].
D’où vient la fierté des habitants de Penghu ?
Durant ces huit années, j’ai toujours insisté sur le fait que « l’aide des autres n’arrive qu’une fois que l’on s’est aidé soi-même ». Ce que je veux dire c’est que l’on ne peut pas rester là à attendre les subventions des pouvoirs publics. Ce qui ne veut pas dire que l’on va dépenser beaucoup d’argent. Certains projets coûtent peu mais rapportent énormément. C’est par exemple le cas de notre politique d’accroissement des espaces verts. Les autorités du district se sont engagées à reverdir 300 espaces sur plus de 50 ha au total, ce qui représente 10% de la surface de l’archipel et 42% du centre ville, ou encore 14,2 m2 d’espaces verts par personne. Quand j’ai pris mes fonctions il y a huit ans, Penghu comptait 90 000 habitants, ainsi que 90 000 tombes. Cette situation où les morts faisaient concurrence aux vivants était une aberration ! Nous nous sommes donc donnés la peine de relocaliser 20 000 sépultures. Nous avons aussi transformé la décharge en espace vert, nous avons également planté plus d’un million d’arbres et mis en place une politique visant à réduire la pollution par les mégots. Par ailleurs, nous avons procédé au nettoyage du littoral. Cela a eu pour conséquence immédiate une augmentation des ressources poissonneuses et donc des prises : en sept ans, nous sommes passés de 1,7 milliard à 4,7 milliards de prises par an. Evidemment, les pêcheurs ont été heureux de participer à ce projet une fois qu’ils ont vu les bénéfices qu’ils pouvaient en tirer. Ces mesures ont rendu l’archipel bien plus beau et attractif, tout en resserrant les liens entre les habitants.
Reste-t-il des points à améliorer ?
De par leur insularité, les Penghu ont toujours eu une réputation de désert culturel. Ce qui n’est pas tout à fait exact. L’archipel a déjà une histoire de 700 ans et donc un héritage culturel conséquent. Il y a deux ans, j’ai fait rénover la Résidence du chef de district, une maison d’architecture japonaise d’une superficie de 2 000 m2 qui se trouve à côté du siège des autorités districtales, pour y installer le Centre de développement de Penghu, un lieu où obtenir des informations culturelles sur l’archipel. Le bâtiment fait aussi office de salle des fêtes. Les concerts, les conférences, les exposition, toutes les activités culturelles peuvent y être organisées.
Vous avez déployé des efforts herculéens pour vendre les Penghu. Combien de visiteurs sont venus aux festival des Feux d’artifices sur mer organisé ici ces dernières années ? En quoi cet événement est-il spécial ?
Bien que les feux d’artifices ne soient pas particuliers aux Penghu, c’est un moyen d’attirer les visiteurs, et cela permet ensuite de les sensibiliser aux richesses naturelles propres à l’archipel comme par exemple les formations basaltiques. Celles-ci ont déjà été répertoriées avec 11 autres sites mondiaux et attendent d’être reconnues par l’Unesco comme appartenant au patrimoine mondial de l’humanité. Pour en revenir aux feux d’artifices, l’année dernière 120 000 visiteurs supplémentaires sont venus dans l’île pour y assister, générant localement un revenu de 900 millions de dollars taiwanais. Et puis, tirer des feux d’artifice au-dessus de l’océan en fait un événement original, sans compter l’éclat des couleurs dû à la pureté de l’air.
Le climat de Penghu réduit à six mois la durée de la saison touristique. L’été, il est très difficile de trouver une chambre, alors que l’hiver, l’économie est quasiment au point mort. Y a-t-il un remède à cela ?
Les vents de mousson qui soufflent pendant l’hiver ont toujours été un obstacle au développement des Penghu en cette saison. Trouver une attraction touristique durant cette période est un vrai défi. En octobre dernier, nous avons organisé un marathon appelé Race the West Wind – la Course contre le vent d’ouest. Plus de 5 000 coureurs du monde entier y ont participé. Il s’agissait d’une belle réussite ! Par ailleurs, chaque année en décembre, nous accueillons l’Asian Windsurfing Tour, une compétition de planche à voile qui se déroule dans les eaux du Pavillon de Guanyin, l’un des trois meilleurs sites mondiaux pour ce type de sport. Nous essayons ainsi de transformer les obstacles en opportunités touristiques.
Récemment, vous avez insisté pour que les Penghu soient ouvertes aux touristes chinois. Pourquoi ? Si le nombre de visiteurs s’accroît considérablement, où allez-vous les loger durant la pleine saison ?
A côté de Alishan et du Lac de la Lune et du Soleil, Penghu est un des lieux que les touristes chinois souhaitent le plus visiter. Or, de nos jours, l’économie des Penghu repose sur le tourisme. Nous offrons du soleil, du bon air et des loisirs. Nous avons en moyenne de 40 000 à 50 000 visiteurs chaque année. Si la « route maritime de la soie » qui existait entre les Penghu et la région de Quanzhou, dans la province du Fujian, pouvait être réouverte, après 50 ans d’isolement, ce serait une vraie manne. Quant aux services, que ce soit l’hôtellerie ou la restauration, nous nous efforçons d’inciter les investissements dans l’archipel. Prenez les magasins de proximité 7-Eleven, 21 points de vente ont ouvert leurs portes ici en 3 ans. Il y a deux cafés Starbucks. Deux hôtels de tourisme sont en construction, et nous nous apprêtons à accueillir trois hôtels de luxe, ainsi que des résidences de vacances. Cela devrait être suffisant pour répondre à la demande en haute saison.
Une des polémiques de ces dernières années concerne l’ouverture de casinos. Quelle est votre position ? Et comment les habitants de Penghu réagissent-ils ?
Sur ce sujet, les autorités du district ont adopté une position neutre dès le début. Ils ont organisé un référendum sur la question en 2003. Le taux de participation a été de 30% seulement, mais une faible majorité s’est prononcée en faveur du casino. Il a donc été décidé d’autoriser l’ouverture d’un établissement de jeu. Personnellement, je pense que c’est une opportunité de plus pour les Penghu. Récemment, Singapour a décidé d’en faire autant. Afin d’attirer les multinationales de ce secteur, nous avons entrepris de nombreux aménagements et créé des infrastructures, comme l’usine de dessalement et la ferme d’éoliennes, autour de l’aéroport international de Makung, en service depuis deux ans maintenant. Nous nous préparons activement. Ensuite, nous verrons bien ce que l’avenir nous réserve. ■